9. Au grenier
- « … Je dois monter le voir, lui expliquer que ce n’est pas de ma faute … il me croira … il y avait des soldes sur les articles Hermès … j’ai mal au coeur … j’ai trop chaud … Janie, je t’aime ! »
Zgarcie a la fièvre, elle s’est chopée une grippe et c’est moi qui ai pris le relais à son chevet. Héloïse ne veut pas qu’elle reste seule. Cela fait trois jours qu’elle délire et quand elle ne parle pas, elle pleure. Ce matin, la fièvre est tombée, elle est consciente et ne cesse de me supplier de trouver Philippe pour lui expliquer qu’elle ne l’a pas fait exprès. Quand je lui demande, gentiment, de quoi elle veut parler, elle se remet à chialer, de façon si pathétique que je finis par pleurer aussi.
Hier au soir, je me suis disputée avec Vincent …
- « Bon, Janie, on s’tire bientôt ? »
- « Vincent, pourquoi tu ne l’aimes pas Zgarcie ? Elle ne t’a rien fait pourtant ! »
- « Non … je ne l’aime pas spécialement, c’est vrai … mais surtout je m’en fous et j’en ai marre de toutes vos salades … c’est quand même dingue de s’accrocher à un mec comme ça, à un mort en plus ! Et je vais te dire moi, son amnésie, je n’y crois pas ! c’est trop facile d’échapper à la réalité, je suis peut-être un peu dur, mais elle cherchait quand même à s’en débarrasser de ce type et comme salope on ne fait pas mieux ! bon, il se plante en bagnole, c’est con ! mais elle ne l’aimait plus, il me semble ? »
- « Mais, Vincent ! pourquoi deviens-tu si méchant d’un seul coup ? tu te comportes comme un homme amoureux trahi … »
- « N’importe quoi ! Ah, c’est bien des histoires de nana ça ! je te signale quand même que c’est toi qui l’a installée dans mon lit ! »
- « Et alors, ça t’a déplu ? »
- « OK ! je refuse de discuter plus longtemps avec toi. Je me casse ! »
- « Ouais ! c’est ça, casse-toi ! »"
Héloïse a rattrapé Vincent au vol et, catastrophée par la nouvelle de notre inévitable rupture, se décide enfin à tout nous raconter …
- « Quand Annie est partie de St Luce, je m’en suis beaucoup voulu. Les rapports amoureux entre les jeunes sont trop destructeurs et mes conseils n’avaient servi qu’à compliquer encore plus la situation. Je me lamentais et me culpabilisais car Annie ne me donnait plus de ses nouvelles. Je savais q’elle était retournée au café de sa maman et j’imaginais le pire. Et puis, un beau matin, elle est venue me voir. Son récit m’a bouleversée et j’étais prête à tout pour l’aider. Je ne fus pas très surprise de son attachement pour cette monstrueuse araignée, simple reflet de sa personnalité.
Pendant la dernière guerre, mon mari et moi faisions parti d’un réseau de résistance et nous avions camouflé notre bureau dans un faux grenier, que vous connaissez bien maintenant. Cet endroit était toujours resté secret, mais Annie avait deviné son existence …
- « Oh ! Héloïse, je vous en supplie ! j’ai besoin de m’isoler quelque temps pour méditer, pour me retrouver et … pour la cacher, elle ! »
J’ai accepté, bien sûr, d’héberger Annie. Elle serait mieux chez moi qu’au café. Mais je ne pouvais me faire à l’idée de partager mon quotidien avec son animal de compagnie. Je ne déteste pas les araignées, il y en a plein la maison, mais des petites ! Alors, j’ai sorti la grande échelle et, le coeur battant, j’ai tourné la clef de la trappe et révélé à Annie le grenier et tous ses souvenirs.
Petit à petit, mes deux « malades » firent leur nid. Annie se plaisait tellement chez moi qu’au bout d’un mois, elle s’y était définitivement installée, ne retournant chez sa maman que pour gagner sa vie. Tout se passait bien, Annie retrouvait un semblant d’équilibre, s’était remise à la peinture et, au bar, se contentait de servir les consommations et de jouer aux cartes avec les clients.
Jusqu’au jour ou Hugues vint la voir au café …
- « Hugues ! la vache, ben quelle surprise ! que deviens-tu ? c’est sympa de venir me voir ! »
- « Salut Annie ! tu me sers un demi, s’il-te-plait ? … j’ai quelque chose pour toi … voilà … un chèque de dix mille francs, à se partager … c’est de la part de Sabine. Philippe a eu des remords et lui a raconté pour nous deux … alors, pour nous dédommager, elle … »
- « Oh ! mais j’en ai rien à foutre, moi, de son fric ! garde tout ! … si, si … je t’en prie … c’est de bon coeur ! »
- « Bon, si tu insistes … remarque bien, entre nous, ça m’arrange, je suis complètement fauché. Je te remercie Annie ! Autre chose … nous sommes invités à leur mariage, enfin, au repas du soir … »
- « Quoi ? non mais … je rêve ! … ils doivent se masturber devant la glace tous les deux, c’est pas possible ça ! tu veux y aller toi ? »
- « Non ! j’ai refusé … et toi, tu comptes y aller ? »
- « A ton avis ? … un affront pareil me donne envie de gerber ! »
- « … Ouais, je m’en doutais ! d’ailleurs, j’ai refusé pour nous deux, j’ai bien fait ? »
- « Absolument ! »
- « Bon, Annie, excuse-moi, mais je dois partir. J’ai trouvé un nouveau boulot et je commence demain. Mais je repasserais te voir, enfin … si tu veux ? … Tiens ! c’est marrant ça … tu as exactement le même sac que Sabine ! … Bon, ciao Annie, à bientôt … et porte-toi bien ! »
Pauvre Philippe. Il pensait bien faire. Il s’en voulait tellement ! Lui et Annie ne se comprenaient vraiment pas. Pourtant ils s’aimaient, chacun à leur façon. Mais ils sous-estimaient tous deux l’amour de l’autre et comme une union légitime s’avérait impossible, toute communication fut définitivement coupée.
Malgré sa réticence, tout à fait compréhensible, à honorer l’invitation des futurs époux, Annie, poussée par un instinct destructeur, se rendit quand même chez les Valdère le soir du mariage. Elle n’avait prévenu personne, même pas moi. Le grenier n’étant pas relié à la maison, Annie pouvait aller et venir sans avoir de comptes à me rendre. Et c’est ce qu’elle fit ce soir là. Ce n’est que le lendemain matin, vers 10h, que je m’aperçus de son escapade. Elle avait dû essayer de nombreuses tenues car tous ses vêtements étaient épars sur le lit et par-terre. Sur sa coiffeuse, une petite bouteille de peinture noire était renversée sur une photo de Philippe. Je découvris avec stupeur que cette peinture n’était autre que du vernis à ongle. Mais ce qui m’inquiéta le plus, c’est qu’elle avait emmené son araignée.
Ce n’est que vers midi, en allant faire quelques courses, que j’appris la triste nouvelle : Philippe et Sabine avaient trouvé la mort, sur la nationale 27, à 5h du matin. Les circonstances de l’accident demeurent mystérieuses et il n’y avait aucun témoin. D’après la police, la voiture aurait quitté la route, brusquement, pour venir s’écraser contre un arbre et comme ni l’un ni l’autre n’avait attaché sa ceinture de sécurité, ils furent tués sur le coup. Pourtant Philippe ne roulait pas très vite, le compteur était bloqué à 80 km/heure et les quelques invités qui les avaient vu partir sont formels, Philippe n’était pas ivre. Mais à quoi bon chercher, vainement, une explication à ce drame ? Les faits sont là : Philippe et Sabine nous avaient quittés et St Luce était plongé dans l’effroi.
A minuit, Annie n’était toujours pas rentrée. Je n’avais osé questionner personne, la sentant plus ou moins liée à l’accident. J’ai passé la nuit la plus abominable de ma vie, à guetter le moindre bruit, à fixer le téléphone jusqu’à l’épuisement. Même sa mère et sa soeur étaient sans nouvelles.
Le lendemain matin, n’y tenant plus, je suis allée voir Monsieur et Madame Valdère. Le coeur gros comme une montagne, je leur ai présenté mes condoléances. C’est à peine s’ils m’ont reconnue, blottis l’un contre l’autre sur la banquette du salon. Par bonheur, Martine, consciente et attentive, m’invita à boire un café avec elle dans la cuisine. Martine est au service des Valdère depuis dix ans, elle a le même âge que Philippe et fût, jadis, très éprise de lui. Son chagrin me paraissait teinté d’une douce amertume, comme si sa disparition mettait fin à son supplice. Je tentais donc de lui parler d’Annie …
- « Martine, étiez-vous présente au dîner hier au soir ? »
- « Oui, bien sûr ! Philippe m’avait invitée. Il voulait que tout le monde assiste à son bonheur tout neuf ! »
- « Pourquoi dites-vous cela Martine, était-il malheureux avant de se marier ? »
- « Malheureux, non, pas vraiment, mais triste et en colère. Il se disputait souvent avec son père au sujet d’une fille … Annie, une ancienne prostituée dont il s’était amouraché. Vous vous rendez compte qu’elle a eu le culot de venir hier au soir ! »
- « Vous la connaissez cette … Annie ? »
- « Non ! je ne l’avais jamais vue avant. Une fille pas mal en tout cas ! rousse … et quelle tenue elle avait ! une espèce de robe en dentelle, noire, très collante. On voyait presque tout ! ses tétons et … je crois bien qu’elle ne portait pas de culotte ! quelle honte ! et puis elle avait des ongles très longs et noirs, enfin le vernis était noir ! »
- « Mais dites-moi, Martine, Philippe et elle se sont-ils disputés hier au soir ? »
- « Oh oui ! surtout à cause du chaton qu’elle cachait sous sa cape ! »
- « !!! Quel chaton ? »
- « Remarquez, c’était peut-être un rat, car Philippe aimait bien les chats, il n’aurait pas eu si peur ! »
- « Racontez-moi, Martine, s’il-vous-plait ! »
- « Et bien, quand cette fille est arrivée, Philippe s’est tout de suite précipité à sa rencontre. Il avait l’air très content de la voir. Je me suis cachée derrière un rideau pour les écouter. La fille me tournait le dos mais je voyais bien la tête de Philippe … il était tellement grand … et il regardait cette fille comme s’il allait la bouffer ! …
- « Tu es venue quand même … tu sais que tu as du cran ma chérie ! Je suis content que tu sois là, ne te sauve pas cette fois, je veux qu’on continue à se voir ! »
- « Alors, divorce ! »
- « Annie ! si tu te comportais en adulte, pour une fois ! »
- « Mais je veux bien moi, jouer à l’adulte, … si tu m’épouses, moi ! »
- « Annie ! tu refuses de comprendre … qu’est-ce que je ferais d’une fille comme toi, immature et inculte ? Tu es extrêmement bandante … mais c’est tout ! »
La fille a encaissé, sans broncher. Et puis j’ai vu Philippe regarder en direction de ses nichons … »
- « Eh ! c’est quoi ça ? … là ! … cette chose qui bouge sous ta cape ? »
Et quand la fille a écarté sa cape, j’ai vu Philippe devenir tout pâle, comme s’il voyait le diable en personne ! …
- « Putain ! qu’est-ce que c’est que ça ? »
Et là, le regard de Philippe était méchant envers la fille, oui, ce devait être sûrement un rat ou quelque chose dans ce goût là …
- « Annie ! maintenant tu vas gentiment ranger ça et te tirer d’ici, très vite et sans faire d’esclandre ! »
- « Non ! Je reste ! Je suis ton invitée, ne l’oublies pas. Et si tu désires encore me baiser, prends-moi comme je suis, avec mes petites manies ! »
Et la fille a éclaté de rire …
- « Ouais ! Je vois ! Tu veux ma peau … OK, tu restes ! Mais je t’en prie, va ranger ça dans ton sac … tu n’as pas de sac ? »
- « Si ! je l’ai laissé au vestiaire … »
- « Alors, dépêche-toi et tiens-toi tranquille ! »
- « Ce sont les seules paroles qu’ils ont échangées. La fille est restée jusqu’au départ de Philippe. Elle a beaucoup bu, beaucoup dansé mais n’a fait aucun scandale. Heureusement que mes patrons ne l’ont pas vue. Ils étaient partis se coucher juste avant qu’elle n’arrive. Mais Madame Kerleau, pourquoi vous intéressez-vous à cette fille ? Vous pensez qu’elle pourrait avoir un rapport avec l’accident ? »
- « Je ne sais pas, ma petite Martine, je suis comme vous, comme tout le monde ici, je cherche une explication … Bien, je vais vous laisser maintenant, je suis fatiguée ! Je vous remercie pour le café ! Prenez bien soin de vos patrons, leur chagrin me brise le coeur … Au revoir Martine ! »
Héloïse est désespérée …
Je n’étais pas plus avancée sur le sort d’Annie. Où pouvait-elle donc être ? Etait-elle seulement au courant ? Oui, bien sûr, sinon elle serait rentrée. Mon Dieu ! Pourvu qu’elle n’ait pas commis l’irréparable !
Oh ! quelqu’un sonne à la porte …
- « Ah ! Chantal … Alors ? et votre soeur ? »
- « Regardez ! c’est son sac ! deux personnes l’ont trouvé sur la route, au carrefour de Vizu, à quelques mètres du lieu de l’accident. Grâce à ses papiers, ils ont pu l’identifier et nous appeler. Maman est en-bas, dans la voiture. Venez avec nous, nous allons ratisser la campagne et nous la retrouverons ! »
Et nous roulons pendant des heures. Pas la moindre trace d’Annie. Avertir la police nous semble un peu prématuré et surtout ridicule ! Comment leur expliquer que nous cherchons une jeune femme d’une trentaine d’années qui s’est égarée dans la campagne au petit matin, en tenue de soirée et avec une grosse araignée sur l’épaule ? Non, c’est absurde ! Nous devons nous débrouiller toutes seules.
Ce n’est qu’en fin d’après-midi que nous apercevons enfin notre fugueuse. Difficile de la manquer ! Elle est allongée sur le bord de la route, à plat ventre, les jambes repliées et elle joue avec son araignée. Elle ne fait même pas attention à nous ! Nous l’appelons et elle ne répond pas. Et voilà qu’elle discute avec son araignée, elle a l’air en colère ! Je m’approche, très inquiète, suivie de Chantal et de sa mère …
Le spectacle qui s’offre à nous est d’un burlesque à pleurer ! Annie a le visage barbouillé de rouge à lèvres, son comportement de petite fille me semble fortement amplifié, même sa voix à changé … Et elle secoue son araignée dans tous les sens en la suppliant de ne plus faire la tête …
- « Annie ! … Annie ! Mais pourquoi fais-tu du mal à Sylphride ? »
- « Elle tourne vers moi un regard vide …
- « D’abord je ne m’appelle pas Annie, je m’appelle Zgarcie ! et le hérisson que papa m’a donné ne veut pas jouer avec moi ! regardez ! il ne bouge pas ! »
En effet, Sylphride ne bouge pas. Elle a changé de couleur … elle est morte, de froid sûrement !
- « Zgarcie ! nous reconnais-tu ? »
- « Ben oui ! je vous connais, vous ! vous êtes ma maîtresse Mme Héloïse … mais qui sont ces deux dames ? »
Le choc est terrible ! Chantal est livide et Mme Romain éclate en sanglots …
- « Relève-toi, Zgarcie ! tu vas salir ta jolie robe ! écoute ! tu vas venir dans ma maison et je vais soigner ton hérisson car il est blessé. Pendant ce temps, j’appellerai ton papa pour qu’il vienne te chercher.
Tu es d’accord ? »
- « Oh ! oui ! et j’aime bien votre maison ! mais pourquoi elle pleure la dame ? »



