7. Chute libre
Annie revient de chez Philippe …
Putain de soirée de merde ! ah ! et puis j’ai mal aux pieds et j’ai trop bu. Je vais enlever mes pompes pour monter ces maudits cinq étages … ben ! y’a encore de la lumière chez Héloïse ? à 3h du mat ? quelle sacrée bonne femme !
- « Héloïse ! bonsoir, je ne vous dérange pas ? j’ai vu de la lumière alors, je me suis dit que … on pourrait bavarder un peu .. je peux entrer ? »
- « Mais oui, entrez Annie. J’ai reçu des amis ce soir et ensuite je me suis mise à lire et quand un livre me passionne, je ne vois pas le temps passer »
Elle n’a pas l’air bien du tout la petite. Elle est soûle et sa robe est déchirée …
- « Un petit café vous fera le plus grand bien. Asseyez-vous là, j’en ai pour quelques minutes »
Quand je reviens avec son café, elle est accroupie par-terre, en pleine crise de nerfs. Je suis obligée de lui faire une piqûre pour la calmer. Quelques instants plus tard, elle a recouvré ses esprits mais tombe de fatigue …
- » Annie, vous allez dormir là cette nuit. Le canapé est confortable. Tenez, gardez cette couverture sur vous, la nuit est fraîche. Vous me raconterez tous vos malheurs demain matin. Dormez bien ! »
Le lendemain matin …
- « Oh ! Héloïse ? mais, qu’est-ce que je fais chez vous, j’ai dormi là ? quelle heure est-il ?
- « Il est 17h ! »
- « Quoi ? … Oh … Héloïse ! excusez-moi pour hier soir, j’ai bu beaucoup de champagne … je ne vous ai pas trop ennuyée ? »
- « Non, pas du tout, avez-vous bien dormi ? »
- « Comme un bébé ! dites, Héloïse, avez-vous un grenier ? »
- « Non ! mais pourquoi me posez-vous cette question ? »
- « Oh ! pour rien … j’ai fait un drôle de rêve cette nuit … Héloïse, pouvez-vous me soigner ? »
- « Oui, pourquoi pas ! »
- « Je suis atteinte de masochisme, d’auto-destruction et de décalage émotif »
- « Grand Dieu ! tout ça pour vous toute seule ? laissez-en un peu aux autres, tout de même ! »
- « Non ! ne riez pas ! c’est sérieux et ça fait mal »
- « Annie, vous voulez bien aller chercher le thé à la cuisine ? le plateau est prêt sur la table, l’eau doit être chaude maintenant … et nous allons discuter de tout ça tranquillement. N’oubliez pas les petits gâteaux !
« J’ai dit oui. Je suis conne. Philippe m’a relancée pour sa soirée. Son invitation m’a d’abord choquée, ensuite troublée et finalement flattée. Je ne sais pas où il veut en venir. Je pense qu’il désire que l’on reste amis ? Je suis d’accord, c’est mieux comme ça … Bon ! tenue chic, petite robe noire, comme au bureau … du rouge ? non, du rose ! escarpins ? oui, quand même … c’est la première fois que je vais chez Philippe, et en amie, je suis vachement contente …
- « Philippe ! bonsoir, je ne suis pas trop en retard ? »
- « Ah ! Annie, tu es très belle ! viens, je vais te présenter … »
Il a beaucoup d’amis, Philippe. Tous bien sapés, plus ou moins étudiants. Les nanas me sautent carrément au cou, les chipies … être une amie de Philippe, c’est quelque chose ! Je suis très intimidée. De quoi vais-je bien pouvoir leur parler ? mais de peinture bien sûr ! non ? très peu d’adeptes ? bon tant pis ! Heureusement que mon hôte a la bonne idée de m’offrir un cavalier : son meilleur copain, Hugues, le garagiste de St Luce. Philippe est trop occupé ! … Tiens, c’est curieux, Sabine n’est pas là !
Et la soirée se poursuit, avec du champagne à volonté, des rocks endiablés. Quand arrive la série des slows, je suis très surprise de ne trouver ni Hugues, ni Philippe. J’en profite pour aller aux toilettes et visiter un peu la maison.
J’ai souvent le chic pour me trouver là où il faut, quand il faut. Certains appellent ça de l’opportunisme. Dans mon cas, ce serait plutôt un hasard malheureux. Quand je trouve enfin les toilettes, je reconnais la voix de Philippe qui me parvient d’une pièce voisine …
- « Ecoute, Hugues, tu peux me rendre ce service, non ? elle n’est pas à ton goût ? »
- « Oh ! si si si, tout à fait, mais … t’es vraiment tordu toi ! si tu es aussi amoureux, épouse-là ! »
- « Je ne suis pas amoureux, c’est physique, c’est tout et c’est pour cela que j’y tiens, uniquement. Quant à l’épouser, tu plaisantes, c’est une pute ! »
- « Oh ! »
- « Enfin, un dérivé. Elle a travaillé comme entraîneuse dans un bar et d’après ma soeur, ce bar appartient à sa mère. Mais Annie est une chic fille alors garde ça pour toi ! »
- « Oui, oui, bien sûr … bon écoute, je vais réfléchir … ben mon salaud ! tu assures bien tes arrières toi, une femme, une maîtresse, tu ne trouves pas ça un peu ringard ? et si elle ne veut pas de moi ? »
- « Débrouille-toi pour la séduire. De toute façon, quand elle comprendra que c’est le seul moyen pour qu’on continue à se voir, elle cédera. J’interviendrais s’il le faut. Hugues, je te revaudrais ça, je te le promets ! »
Cette fois, je ne fais aucun effort, les larmes coulent toutes seules. Oh ! c’est odieux ! j’ai honte. Horriblement honte de cet amour, pour moi, comme pour lui. Il tient à moi Philippe, mais d’une drôle de façon. Je ne peux pas accepter ça, je mérite mieux. Je dois partir d’ici, vite ! Et je mets un temps infini à retrouver mon sac. Du coup Philippe et Hugues sont redescendus …
- « Mais, Annie, tu pars ? tu ne te sens pas bien ? non, attend … Hugues, peux-tu offrir un café à Annie ? Et la raccompagner chez elle ? elle veut partir … »
Je le regarde droit dans les yeux, pour la dernière fois, j’espère …
- « Va te faire foutre pauvre taré ! »
Et je suis partie, comme une furie, en accrochant la manche de ma robe à la poignée d’une porte.
- « Et bien, ma petite Annie ! ce n’est pas très joli, joli, tout ça ! … oui, le petit Valdère … très beau garçon ! j’ai souvent reçu sa maman en consultation. Le père est assez difficile à vivre, tyrannique … Bon, en ce qui vous concerne Annie, êtes-vous prête à vous passer de lui ? êtes-vous intimement convaincue que cet amour ne peut vous apporter que du chagrin ? »
- « Oui ! mille fois oui ! »
- « Bien ! vous avez raison. Mais vous devez être courageuse car il se peut qu’il vous relance … allez-vous tenir le coup ? »
- « Ah ! mais je ne vais prendre aucun risque, je vais quitter St Luce »
- « Pour retourner chez votre maman ? et quitter votre emploi, votre charmant studio ? non Annie, ce serait dommage et … un peu lâche »
- « Je n’ai pas confiance en moi. S’il me relance, je craque ! »
- « Mais non, vous ne craquerez pas. Laissez-le venir vous voir. Sortez ensemble, au restaurant, en discothèque. Arrangez-vous pour qu’il y ait toujours des amis avec vous, votre soeur Chantal ou … son fameux copain Hugues … mais refusez-lui votre lit, définitivement. En êtes-vous capable ? »
- « Je le ferai ! »
- « Tenez, vous allez prendre ce léger anxiolytique. Il vous aidera à tenir nerveusement. Voilà ma petite fille ! bon courage … »
- « … Héloïse, au fait ! êtes-vous vraiment sûre de ne pas avoir de grenier ? »
- « Mais non Annie, enfin ! c’est une idée fixe ? si vous me racontiez plutôt votre rêve ? »
- « Cauchemar, c’est un cauchemar. Philippe y était pendu par les pieds et je lui faisais manger
des araignées ! »
- « Pouah ! quelle horreur ! … bon, Annie, si vous avez le moindre problème, n’hésitez pas à venir frapper à ma porte, même en pleine nuit, même sans lumière. De toute façon, je dors très peu ».
Chantal interrompt son récit …
- « Vous reprenez quelque chose les filles ? »
- « Non, merci Vincent, pas pour moi … Janie ? »
- « Non, pour moi non plus. On rentre ? Héloïse va s’inquiéter et elle a peut-être besoin de nous »
Je n’osais rien dire mais je trouvais bizarre que Janie puisse rester éloignée de sa petite copine plus d’une heure.
- « Et bien, c’est vraiment le « sauve-qui-peut » ta frangine ! »
J’ai dit une connerie là, je le sens. Elles restent stoïques toutes les deux et Chantal me balance froidement …
- « Je laisse le soin à Héloïse de vous raconter la suite ».
Quand nous arrivons au « Diablotines », tout est calme. Héloïse est plongée dans un bouquin et Annie joue au rami avec sa mère …
- « Ah ! vous voilà, quand même ! et Philippe, vous l’avez vu ? il n’a pas voulu venir bien sûr ! le salaud, le lâche … remarquez c’est un peu de ma faute, je n’aurais pas dû sortir avec Hugues …
Quelle histoire de fou ! Janie intervient …
- « Mais pourquoi es-tu sortie avec Hugues ? finalement tu as joué leur jeu, que s’est-il passé ? »
Annie lève un regard embarrassé vers Héloïse, nous prend à part Janie et moi et nous raconte …
- « J’ai été bien imprudente. Héloïse m’avait donné de bons conseils pourtant, mais rien ne s’est déroulé comme prévu. J’étais tellement persuadée que Philippe me relancerait … Je passais tous les jours devant le garage où travaillait Hugues. Parfois, nous nous regardions avec tant d’insistance que nous avons fini par nous parler. La situation était cocasse et en vérité j’avais besoin d’une petite revanche. Nous sommes sortis ensemble et sommes devenus très amis. C’est Hugues, le premier, qui a trahi Philippe …
- « Annie, à ton avis, pourquoi est-ce que je couche avec toi ? »
- « Parce que … nous en avions très envie tous les deux ? »
- « Si Philippe te relance, retourneras-tu avec lui ? »
- « Absolument pas ! il me dégoûte ! »
- « Sais-tu que c’est lui qui m’a demandé de coucher avec toi ? »
- « Oui, je sais … je suis très mal élevée, j’écoute aux portes ! »
- « Ah ! d’accord … mais c’est parfait, car figure-toi que je n’ai pas du tout l’intention de te partager »
C’est à partir de ce moment là que j’ai cessé d’aimer Philippe. Hugues ne l’avait pas remplacé, loin de là. Mais entre la perversité et la prétention de Philippe, la douceur et l’intégrité de Hugues, j’ai pris ce dont j’avais le plus besoin. Sur ce point Philippe avait vu juste et Hugues et moi avons filé le parfait amour, comme des ingrats, en oubliant notre bienfaiteur ».
Annie s’arrête de parler, brusquement, puis nous regarde, l’air effaré …
- « Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? … je … j’ai … mais merde, pourquoi Philippe ne vient pas ? »
Elle tape du poing sur la table, prend sa tête dans ses mains et sanglote …
- « J’ai bu trop de whisky, j’avais oublié que Philippe se marie demain ».
Héloïse a refermé son livre et s’est approchée d’Annie, tout doucement …
- « Annie, tu as beaucoup travaillé aujourd’hui, ne crois-tu pas qu’il serait plus raisonnable d’aller dormir ? »
Devant la tête que nous faisons, Janie et moi, Chantal ne peut s’empêcher de sourire. Annie était si bien partie dans son récit que je serrais les doigts pour qu’elle aille jusqu’au bout. Ma tante avait envisagé cette situation, à savoir que la mémoire lui reviendrait par étape. Mais elle donne l’impression de tourner en rond car un souvenir en chasse un autre … tenace son amour pour ce type !
- « Chantal, s’il-te-plait, peux-tu prendre le relais ? »


