5. Jeux de filles
- « Janie ! Veux-tu que je te fasse les cartes ? »
- « Les cartes ? Oh ! Non merci, je trouve ça complètement débile ! »
- « Mais je les tire très bien ! »
- « Justement. Tu sais, Zgarcie, la cartomancie est le pire des pièges. Chaque pensée crée l’image simultanément, pour peu que ton intuition soit mal maîtrisée, et que tu tires un pique à la place d’un cœur, ce paradoxe de papier risque de te faire agir de façon négative et te faire rater quelque chose »
- « Oh ! C’est beau ce que tu me dis là ! »
Ah ! Zgarcie ! Femme-enfant, complètement déstructurée. Nous avons le même âge pourtant, mais elle, son esprit a basculé dans une enfance imaginaire, à la suite d’un ou de plusieurs chocs, je ne sais pas. La seule confidence qu’elle m’ait faite, relative à son passé, est une blessure d’amour, douce-amère …
- « Un homme est passé, dans ma vie, mon lit et mon cœur … mais il n’a fait que passer … Oh ! C’est pas bien grave, aller ! Je ne crains pas les courants d’air ! »
Je doute que seul un chagrin d’amour puisse engendrer un tel état. Zgarcie vit depuis deux ans recluse dans son grenier. Depuis notre rencontre, elle revient dans la maison, dans le jardin aussi, mais seulement la nuit …
- « Zgarcie ! Pourquoi ne sors-tu jamais d’ici ? »
Elle éclate en sanglots et court s’enfermer dans les toilettes …
- « S’ils me trouvent, ils vont me brûler, comme une sorcière ! »
J’ai mis un temps infini à la calmer et à la faire sortir. Je ne questionne personne. De toute façon, tante Héloïse et Vincent sont fâchés avec nous, je ne sais pas pourquoi et je m’en fous. Zgarcie, je la regarde vivre, elle me fascine. Elle invente des jeux délirants. Une nuit de pleine lune, elle est montée tout en haut du grand sapin et, quand elle est redescendue, elle jonglait avec trois petites balles blanches et lumineuses … comme trois petites lunes.
- « Regarde ! Janie ! … cette planète ronde et capricieuse … et bien, je viens de lui arracher trois cheveux ! … Tu sais, si mes yeux sont verts et si j’ai toujours envie de pleurer … c’est à cause d’elle ! C’est Baudelaire qui me l’a dit ! ».
Zgarcie n’est pas humaine. Maintenant, j’en ai la certitude.
Nous sommes en train de nous coiffer devant le miroir …
- « Janie ! Que tu es belle ! »
- « Toi aussi, tu sais ! »
- « C’est vrai ? Je le suis encore ? … »
- « Ah ! Ma petite chérie, mais regarde-toi ! … tu as une petite bouille à croquer … et tes cheveux blonds et ces yeux qui pétillent ! »
- « … mais, je ne me vois pas ! »
- « Arrête ! Pourquoi refuses-tu la réalité ? Le bonheur existe dehors tu sais ! »
- « Janie ! … il n’est pas question de ça, non, ce que je te dis est réel, je ne vois plus mon image depuis … je ne sais pas … depuis longtemps je crois … »
Je réalise soudain que, pas un seul instant, son regard ne s’est posé sur elle, elle me voit, regarde tout autour … et … Oh ! Je me souviens avoir vécu la même chose avec Pucy, ma petite chatte : elle était sur mon épaule pendant que je me maquillais, elle jouait avec mon reflet mais pas avec le sien et, de toute évidence, elle ne se voyait pas. J’ai renouvelé l’expérience des dizaines de fois et j’avais beau lui coller le museau contre la glace, ses yeux refusaient ce face à face pourtant si évident. C’était très agaçant. J’ai fini par conclure que les chats étaient sans aucun doute de bons petits diables ! Je lance un SOS à tous les écrivains du monde entier … est-il possible de rencontrer ses personnages ? Dans mon roman, l’héroïne se prend pour un chat ! …
- « Zgarcie ! … mais qui es-tu ? »
Et elle pleure … c’est pas possible !
- » … mais je suis normale ! Je suis comme toi ! … Je ne sais pas qui m’a fait ça. J’ai peur de tout … des gens que j’entends dans la rue … ils parlent, ils sont méchants … leur voiture, elle pourrait m’écraser, comme … »
Et c’est reparti. Des larmes … énormes … holà ! Cette fois ça m’a l’air sérieux … elle s’étouffe ! Vite, la tête sous l’eau froide … il faut que j’appelle Vincent et Héloïse … mais non, c’est bon, elle se calme. Je la prends dans mes bras, mais … c’est pas croyable ce qu’elle est légère ! J’ai l’impression de soulever vingt kilos, à peine, et elle doit bien en faire cinquante cinq ! Je la couche, comme un bébé … et elle s’endort.
Je n’aurais jamais dû la laisser regarder la télé, ou du moins pas après la pub. Les infos l’intéressent beaucoup, la météo la passionne, à la publicité, elle est hilare ! Mais un petit film de rien du tout, avec un couple qui s’embrasse, pourtant, ça n’a rien d’effrayant ? A la vue de ce baiser, son visage se crispe, ses yeux sont exorbités. Devant Dracula ou la nuit des morts vivants, encore, je comprendrais ! Mais qu’un baiser passionné sur le petit écran lui fasse cet effet là … Non ! Elle rejoint sa chambre, muette, telle un zombie et, pour la première fois depuis notre rencontre, désire dormir seule. Inquiète, je suis montée plusieurs fois dans la nuit pour écouter à sa porte … et elle pleure, tout doucement.
Oh ! Petite Zgarcie, quand me raconteras-tu ton pénible secret ? Je vais essayer de la faire parler, sans la brusquer. Tante Héloïse doit tout connaître d’elle. Pourquoi le fil s’est-il coupé entre nous ? Et Vincent, mon amour … c’est drôle, je reprends tout doucement mes esprits et je réalise que, depuis ma rencontre avec Zgarcie, plus rien n’existe à part elle et, je dois l’admettre sans honte, et même si cela peut paraître invraisemblable, je suis amoureuse de cette fille. Pourtant, je ne suis pas lesbienne. J’ai connu, bien sûr, quelques amitiés passionnelles, à la limite de l’attirance physique. Mais pour Zgarcie, c’est différent. Quand elle est dans mes bras, je ne sais plus qui je suis. Un homme ? Une mère ? Un animal ? … Une nuit, nos caresses platoniques ont dérapé … et j’ai vécu le plaisir le plus étrange … Une violente excitation, inconnue jusqu’alors, s’empare de moi et je me glisse, tour à tour, dans la peau de mes anciens amants. J’étais blonde à l’époque … et c’est moi, là, qui gémis, qui hurle de plaisir … et ça, j’aurais adoré, ça ! … deux doigts agiles, une bouche, une langue si douce … elle frôle l’hystérie … c’est pourtant vrai que je suis une affaire au lit !
- « … attends … ne me pénètre pas tout de suite ! … »
Et je me plaque contre elle, je lui mords l’épaule … un éclair dans ses yeux et très vite, je retrouve mon identité !
- « Te … te pénétrer ! … mais avec quoi ? »
Un dernier baiser, pour noyer l’absurde, et nous nous endormons, épuisées.
- « Janie ! … Janie, mais que fais-tu là ? Pourquoi n’es-tu pas venue dormir dans ton lit ? »
Je suis presque content de trouver Janie sur la banquette du salon, grelottant sous une couverture de fortune … les inséparables seraient-elles séparées ?
- « … Vincent ! … euh, bonjour, tu as bien dormi ? »
- « Ah ! Elle est bonne celle-là ! Ben, c’est à toi qu’il faut demander ça ! Qu’est-ce que tu fous là ? Zgarcie ne veut plus de toi ? »
- « Très drôle ! Zgarcie était mal hier au soir, il faut que j’aille la voir »
- « Attend trente secondes, tu veux ? … Janie ! Écoute-moi ! »
Je lui prends les mains … ce qu’elle est distante. Elle me regarde froidement. Je serre les dents, je ne vais quand même pas lui faire une scène ! Cette situation n’est pas banale, je devrais plutôt essayé d’en rire. Mais Janie est si sérieuse, ses yeux m’implorent …
- « Vincent, je t’en prie ! Laisse-moi ! Zgarcie ne doit pas rester seule »
Elle m’embrasse quand même. Et je la laisse partir, retrouver son drôle d’oiseau, cette fille de malheur qui, depuis quelques jours, m’allume comme une forcenée. Les choses ont évolué, Janie est redevenue comme avant, elle me parle mais semble ne plus m’aimer, toute son attention se porte sur Annie, ça me rend jaloux comme ce n’est pas permis. Janie me tromperait, sous mon nez, avec un autre type, ça me ferait le même effet.
Évolution …
- « Bonjour Héloïse ! »
- « !!! … Zgarcie ? »
Je suis si surprise que je suis incapable de prononcer un seul mot. Il y a si longtemps que la petite n’est pas venue me dire bonjour … et elle s’assoit, comme avant, sur le rebord de la fenêtre de la cuisine …
- « Je te prépare un bol de chocolat ? »
- « Non, Héloïse, s’il-te-plait, donne-moi un café, noir et sans sucre »
C’est bien. C’est très bien. Il me semble que cette petite Janie a réussi. Il va falloir être prudent
- »… Héloïse ! … ce soir, j’aimerais bien que l’on dîne tous ensemble. Que l’on fasse une grande fête ! Avec du champagne ! »
- « Si tu veux, ma chérie, si tu veux … c’est une très bonne idée ! »
- « Vincent ! Tu as cinq minutes ? J’ai à te parler ! »
- « Mais bien sûr ma tante ! »
- « Vincent, ce soir nous allons dîner tous les quatre. Zgarcie va certainement tenter de communiquer avec toi. Surtout, sois très gentil avec elle. Il semblerait que ta fiancée ait réussi un coup de maître … »
- « Ma tante, je suis ravi d’apprendre tout ça mais, s’il-te-plait, ne sois pas aussi énigmatique ! »
- « Oui, bien sûr, Vincent, je vais t’expliquer. Il y a deux ans que Zgarcie se cache ici. Je ne peux pas encore tout te dévoiler, j’ai promis. Mais il faut qu’elle retrouve la mémoire, c’est le seul moyen pour qu’elle guérisse et apparemment, le travail est bien amorcé. Mais nous devons être très prudents car je ne peux pas prévoir ses réactions. Si la mémoire lui revient tout doucement, je pourrais la préparer au reste et elle souffrira moins. Dans le cas contraire … et bien, j’aviserais. Pour l’instant, elle se souvient simplement d’avoir aimé un garçon ».
Les propos de ma tante n’ont rien de rassurant et, debout dans un coin du salon, j’essaie en vain de me calmer. Je me suis même remis à fumer. Ma tante a préparé un vrai repas de fête et nous attendons ces demoiselles pour passer à table. Janie et Zgarcie arrivent enfin, habillées de blanc … elles ressemblent à de jeunes communiantes ou plutôt non … à des mariées ! Oh ! Que je n’aime pas ça ! Je m’attends au pire … et j’ai raison. Zgarcie s’assoit près de moi et ne me lâche pas de toute la soirée, m’adressant des sourires enjôleurs, me servant à boire. Elle réussit quand même à capter mon attention en me parlant de peinture. C’est bien le seul point commun que je puisse avoir avec cette fille. Quant à Janie, elle m’ignore parfaitement. Elle discute avec ma tante. Je ne sais vraiment que penser !
Mais la soirée se poursuit plutôt bien. La compagnie de Zgarcie n’est pas si désagréable au fond … et puis Janie se met à danser, divinement … l’alcool aidant, je laisse même Zgarcie s’asseoir sur mes genoux et elle s’endort, la tête sur mon épaule.
Oh ! Ce que j’ai honte ! Je préfèrerais avoir rêvé. Mais non, c’est bien Janie, ma petite Janie chérie qui dort dans mes bras, comme une enfant. Son souffle est court, entrecoupé de petits soupirs. Je crève d’envie de la serrer très fort … mais elle a l’air si fragile, jamais Janie ne m’est apparue aussi vulnérable. En tout cas, ce fût très plaisant … magique et d’une sensualité exacerbée.
Ce soir là, comme d’habitude depuis deux bonnes semaines, je me prépare à affronter, tout seul, ce grand lit froid et vide. Janie avait su ranimer en moi cet instinct charnel, étouffé depuis trop longtemps. Et soudain, plus rien, odieuse punition. Alors, quel homme digne de ce nom n’aurait basculé devant ce spectacle idyllique ? Deux femmes, en parfaite osmose sexuelle qui vous sourient et vous invitent à les rejoindre … je n’ai fait aucune distinction entre Janie et Zgarcie, ce fût d’une jouissance extrême … J’avais toujours imaginé l’amour à trois comme quelque chose d’un peu vulgaire, voire décadent, dénué de tout sentiment. Or, rien n’a changé. L’inconnue s’est envolée et la femme que j’aime est toujours dans mes bras, de plus en plus désirable.
Tout doucement, je fais glisser le drap, j’ai trop envie d’elle … Mais ! C’est nouveau ça ? … elle porte à la taille une chaîne, avec une petite croix et … elle tient une lettre dans sa main !
« Vincent,
Je te rend Janie, intacte. J’espère que tu pardonneras mon comportement. J’étais morte, votre amour m’a fait renaître. J’avais besoin de vous emprunter un peu de votre flamme pour me remettre sur pied. Je me sens déjà beaucoup mieux. Soyez forts tous les deux. Votre amour est magnifique. Préservez-le, quoiqu’il arrive ! Janie est une fille formidable et toi … tu fais très bien l’amour !
Amitiés
Zgarcie »


