6. Retour aux sources
Nous avons trouvé ma tante assise sur les marches, l’air triste, perplexe …
- « Mes enfants, Zgarcie est partie ! »
La réaction de Janie fut des plus vives …
- « Comment ça, partie ! Et où ? Mais pourquoi ? Et vous l’avez laissée partir ? »
Ma tante a saisi le visage de Janie entre ses deux mains …
- « Petite fille, vous avez réussi là où moi j’ai échoué. Vous êtes son dernier espoir. Habillez-vous vite. Je crois savoir où elle est allée. Ce matin, quand elle est descendue avec sa petite valise, elle m’a simplement dit …
« Héloïse ! A plus tard ! Je vais travailler »
Je pense que … »
Soudain, le téléphone sonne coupant court à tout commentaire …
- »Madame Kerleau ? Madame Romain à l’appareil. Ma fille est chez moi. Elle vient d’arriver … je ne comprends pas, que s’est-il passé ? Que dois-je faire ? »
- « Comment est-elle ? Vous a-t-elle reconnue ? »
- « Elle va bien, elle est même très gaie et elle nous a sauté au cou, à moi et à Chantal. Les premières paroles qu’elle a dites en entrant dans le bar c’est :
« Rien n’a changé ici, c’est toujours aussi crade ! »
Heureusement, il n’y avait pas de client. Madame Kerleau … j’ai très peur ! »
- « Madame Romain, je vous en prie, maîtrisez-vous ! Il ne faut surtout pas qu’Annie perçoive votre angoisse. La mémoire lui revient mais par étape et je pense qu’elle sera totalement sortie de son amnésie d’ici quelques jours »
- « Mais, c’est terrible ! Et si elle se souvient du drame, elle ne va pas le supporter ! Ne vaudrait-il pas mieux la faire hospitaliser le temps de … »
- « Non ! Absolument pas. Elle doit vivre sa souffrance. C’est une phase indispensable à sa guérison. Elle ne peut pas rester toute sa vie amnésique. Je ne suis plus très jeune et si je venais à décéder, que feriez-vous d’elle, dans cet état ? Vous la placeriez dans un asile ? Non, Annie est jeune, elle doit vivre. Elle guérira. Que fait-elle en ce moment ? Surtout, ne la laissez pas seule ! »
- « Ça non ! Évidemment ! Pour l’instant, elle fait l’inventaire de sa garde-robe avec Chantal et elle râle car elle ne rentre plus dans ses anciens vêtements … mais Madame Kerleau, s’il-vous-plait, donnez-moi des conseils, une marche à suivre ! C’est vous le médecin ! »
- « Calmez-vous Madame Romain. Vous pensez bien que je ne vais pas vous laisser comme ça, toutes les trois ! Primo, vous allez fermer votre café … »
- « !!! Pardon ? »
- « Pas définitivement bien sûr, mais pendant quelques jours, le temps que prendra son rétablissement. Secundo, qu’elle ne prenne aucune drogue, ni alcool, ni médicament et, tertio, je vais venir m’installer chez vous en compagnie de mon neveu et de sa fiancée qui sont les amis d’Annie et surtout les instigateurs de ce brusque changement … je vous expliquerais … à tout à l’heure Mme Romain et, si vous aimez votre fille, soyez courageuse ! »
Quelques temps plus tard au café de Mme Romain …
- « Philippe ! Je veux Philippe ! Allez le voir. Dites-lui de venir me chercher. Il faut qu’il me rende mes cassettes et mon chapeau ! … Chantal ! Vas-y toi … Oh ! S’il-te-plait ! Héloïse ! Mais dites-lui à cette bourrique de Chantal d’aller me le chercher mon Philippe ! »
Sur un petit signe de tête d’Héloïse, Chantal attrape son sac et sort. Janie et moi profitons de l’occasion pour la suivre. Ce qui déplait fortement à ma tante, mais tant pis. Le mystère devient pesant et nous sommes en droit de savoir. Chantal, elle, nous racontera …
- « C’est une sale histoire. Personnellement, je préfèrerais que ma soeur reste amnésique, qu’elle ne se souvienne jamais de ce Philippe. Annie est trop sentimentale et elle a toujours eu le chic pour se fourrer dans des galères. Sa devise est : « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué » et elle n’a jamais lésiné sur les moyens. Les hommes libres ne l’intéressaient pas et elle se complaisait dans les amours impossibles. Soit ils étaient mariés, soit d’une condition sociale trop élevée par rapport à nous et, comme elle est très fière, c’est elle qui cassait après les avoir rendu fous. Moi, je sais bien qu’elle souffrait mais comme elle ne laissait rien paraître, ils la traitaient comme une garce, ou pire parfois … comme ce Philippe …
C’est notre père qui l’a surnommée « Zgarcie », en hommage à nos jeux d’enfants : quand nous étions petites, Annie se déguisait souvent en Zorro et elle enfilait les bottes à talons aiguilles de maman, ce qui intriguait cette dernière mais amusait beaucoup papa. Je crois qu’elle n’a jamais pardonné à notre père d’être parti »
- « Mais vous n’avez jamais essayé de le revoir ? »
- « En vérité, il ne nous a jamais abandonnées, il nous a toujours écrit et donné de l’argent. Mais à chaque fois qu’il venait nous voir, maman lui faisait des scènes abominables. Elle était caractérielle et vraiment invivable. C’est pour ça qu’il l’a quittée. Annie et moi sommes allées passer un mois, pendant les vacances d’été, dans sa nouvelle famille, à Toronto. Mais Annie s’est montrée si odieuse avec la deuxième femme de papa et surtout avec sa fille qui avait le même âge qu’elle, que nous n’y sommes jamais retournées. Je suis la seule à avoir gardé le contact avec notre père mais il ne sait rien pour Annie et c’est mieux ainsi »
- « A Toronto ? Mais pourquoi est-il parti aussi loin ? »
- « Pour son travail. Papa était ingénieur et on lui a proposé un contrat en or là-bas. Maman refusait de partir et en plus leur couple battait de l’aile. Ils ont fini par divorcer »
- « Ma tante m’a dit que vos parents tenaient un bar-tabac ? »
- « C’était surtout maman. Comme elle s’ennuyait, elle a acheté ce commerce avec une copine. Papa n’était pas très chaud mais maman avait du fric et elle voulait le placer. J’ai passé mon enfance dans ce bar et j’ai beaucoup pleuré quand il a été vendu ».
Elles sont bien différentes les deux soeurs, autant physiquement que mentalement. Chantal est gentille, peut-être un peu moins jolie qu’Annie mais plus calme. Elles font toutes un peu trop de chichi autour de cette Annie. Moi je crois plutôt qu’elle est atteinte d’orgueil luciférien et que son père ne lui a pas donné assez de fessées quand elle était petite. Mais je me garderais bien de faire part à Janie de mes méchantes pensées à l’égard de sa petite malade.
Nous avons fait le tour de la ville et j’en ai raz-le-bol de rouler …
- « Et si on prenait un verre quelque part ? »
Janie se décide enfin à ouvrir la bouche …
- « Oui, tiens ! C’est une bonne idée ça ! Et Chantal va peut-être enfin nous parler de ce fameux Philippe ? »
Nous nous installons dans un café désert, bien à l’abri des oreilles indiscrètes …
- « Philippe était le fils Valdère. Vous voyez la pharmacie, sur la place à St Luce, à côté de la bijouterie ? Elle appartenait à ses parents. Mais les propriétaires ont changé, les Valdère sont partis juste après l’accident .. mais tu as dû le connaître, toi, Vincent, puisque tu venais ici en vacances quand tu étais gamin ? »
- « … Oui, peut-être … mais tu sais, je ne fréquentais pas beaucoup les gosses du … »
Janie me coupe la parole brusquement …
- « Non, mais attend ! Chantal ! C’est quoi l’accident dont tu parles ? »
- « Celui de Philippe. Il s’est tué en voiture avec sa femme le jour de leur mariage »
Pendant le laps de temps qui suit cette révélation, nous pourrions entendre une mouche se gratter les ailes ! C’est Janie qui rompt le silence la première …
- « C’est donc à la suite de ce drame que Zgarcie est devenue amnésique ? »
- « Oui, car elle était déjà dans un sale état quand c’est arrivé. Annie était très amoureuse de Philippe. Mais ce n’était vraiment pas un type pour elle. Aussi, elle cherchait, par tous les moyens, à s’en détacher. Ah, si seulement elle avait quitté St Luce à temps ! »
« Tout a commencé quand elle est revenue de chez sa marraine où elle était partie passer quelques jours dans l’intention, justement, d’oublier Philippe … »
- « Tiens ! Salut Philippe … ça va ?
- « Bonjour Annie ! Je suis content de te revoir. Que tu es belle bronzée comme ça ! Où étais-tu ? »
- « A Aix … euh, Philippe, excuse-moi mais … Monsieur Vogel ne m’a pas remplacée pendant les vacances et j’ai un boulot monstre. On peut discuter une autre fois ? »
- « OK ! OK ! … Salut ! »
Et merde ! C’est bien moi ça ! Depuis que je suis rentrée, je crève d’envie de le revoir et, quand il est enfin là, près de moi, si gentil, je l’envoie au diable ! Il faut que j’arrête d’être aussi con !
- « Monsieur Vogel ! Je m’absente quelques minutes, j’ai une course urgente à faire … »
Il ne doit pas être parti bien loin. Il n’a pas eu le temps de remonter jusqu’à la place … Ah ! Le voilà !
- « Philippe ! Philippe ! » Ouais … c’est ça, ricane connard !
- « !!! … tu ne sais vraiment pas ce que tu veux toi ! »
- « Si ! Enfin, je ne sais pas comment le vouloir … aide-moi un peu ! »
J’ai plutôt l’air de l’emmerder. Il me regarde bêtement, puis, finalement, se décide à m’embrasser. Quelle fougue ! Mais oui, mais oui, dame sagesse, je sais bien, j’ai repiqué au truc, je vais encore souffrir, mais c’est plus fort que moi.
- « Je viens chez toi ce soir ? Vers 22h ? Ça te va ? »
Non, ça ne me va pas du tout. Ce soir j’ai du travail chez moi et plein de coups de fil à donner …
- « D’accord, ça marche ! »
Sexe, quand tu nous tiens !
Et voilà. Nous faisons l’amour, encore une fois, merveilleusement et puis, l’orage passé, chacun reprend son masque et ses distances …
- « Annie, je voulais te dire … pour ta charmante petite lettre … »
- « On n’est pas obligés d’en parler, tu sais ! »
- « Si ! Moi je veux qu’on en parle. Je n’ai pas le droit de te laisser comme ça, dans l’erreur. Annie, il ne faut pas que tu te fasses d’illusions. Je t’aime bien, j’ai de l’estime pour toi, mais trouve-toi un garçon tendre sur lequel tu puisses compter. Moi, je ne peux rien pour toi, je ne suis pas libre … j’épouse Sabine dans deux mois »
Paf ! Mon coeur s’ouvre en deux et tombe au pied du lit. Mais je dois avoir les coronaires débranchées car je ne ressens rien, j’ai juste une bouffée de chaleur et je reste là, comme une momie, à lui sourire.
- « Je suis soulagé que tu le prennes comme ça. Excuse-moi, j’ai été un peu brusque mais je préfère les situations claires ».
Je fais des efforts surhumains pour qu’une larme, rien qu’une toute petite larme daigne couler sur ma joue …
- « … ben, je vais te laisser peut-être ? »
Oui ! Oh oui ! Il faut qu’il parte avant que mes ongles n’aillent se planter dans ses grands yeux !
- « Annie ! Merde, dis quelque chose ! »
Il me prend la main … ouf ! Ça va mieux …
- « Philippe, tu as été bien gentil et très droit avec moi. Maintenant sauve-toi vite ! »
- « OK, je pars, mais promets-moi quand même qu’on se reverra ? Tiens, samedi soir, je reçois des amis chez moi. Mes parents partent pour le week-end. Fais-moi plaisir, Annie, viens … tu verras, mes amis sont sympas ! »
Je ne comprends plus rien, c’est le brouillard autour de moi …
- « … euh ! Oui, d’accord, merci … Je t’appelle ! »
La porte se referme. Je ne sens plus mes jambes. Tout ce que j’ai fait avant de me coucher, je ne m’en souviens pas. Seul un hurlement épouvantable a transpercé mes tympans. Mais j’ai dû rêver …

