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8. Sylphride

Chantal poursuit son récit …

« Malgré la discrétion de leur relation, Annie et Hugues furent très vite repérés par Philippe. Après le départ fracassant d’Annie lors de la soirée, Philippe, vexé comme un poux, s’était fait oublier quelque temps. Mais St Luce est petit, tout se sait, et Philippe, se voyant pris à son propre piège, devint fou de rage et se vengea. Hugues et Annie avaient en commun un passif plutôt lourd. Annie, de moeurs légères et Hugues de délinquance et de petits trafics divers. Il ne fût pas très difficile à Philippe de convaincre leurs employeurs respectifs des risques encourus à garder du personnel si peu fiable, la réputation de St Luce étant en jeu. Ils perdirent leur emploi tous les deux et se séparèrent, un peu par lassitude mais surtout par manque de fric, et Annie rentra au bercail la rage au ventre avec la ferme intention de les faire tous payer, et très cher … »
- « Je vais devenir l’allumeuse la plus infecte ! »
Elle est d’abord partie à Londres avec un deal, un habitué du bar. Quand elle est revenue, elle a failli nous faire mourir de frayeur, maman et moi …
- « J’ai trouvé une remplaçante à Minouchka, elle est plus petite, silencieuse, noire avec le bout des pattes rouge et elle s’appelle Sylphride ! »
Annie écarte délicatement sa veste et nous découvrons, tranquillement installée entre ses seins, une monstrueuse araignée velue ! Maman s’est trouvée mal, il a fallu appeler un médecin. Quant à moi, j’étais blême …
- « Tu es cinglée, ma pauv’ fille, tu marches à quoi en ce moment ? »
- « Oh ! On se calme, la frangine. D’abord, maman n’a jamais voulu de chien pour nous protéger et bien, voilà un animal de garde on ne peut plus discret, tu ne trouves pas ? »

Ce jour là, Annie me fit très peur. Il y avait dans son regard comme une résolution à la folie mêlée de lucidité. Maman et moi avons pris très au sérieux ses menaces …
- « Si vous chassez Sylphride ou essayez de lui faire du mal, je brûle tout et tout le monde ici. D’ailleurs, tant que je vivrai, elle ne me quittera pas ! »
Maman a pris ça pour un chantage au suicide et nous avons fini par accepter cette étrange pensionnaire.

L’adaptation fut longue et pour cause, maman et moi étant, comme la majorité des gens, atteintes d’arachnophobie. Aversion légitime non ? surtout quand l’arachnide en question mesure, pattes déployées, quinze centimètres de diamètre !
Annie, par contre, nourrit une véritable passion pour son araignée, comme en témoigne le récit de son voyage en Angleterre …
- « Sylphride est une mygale femelle âgée de deux ans. Elle est originaire de Guyane. Je l’ai achetée dans un pub à Londres à un type qui en fait l’élevage. Elle est née en captivité donc très bien adaptée à la présence de l’homme. Elle ne mord que lorsqu’on l’agresse et le venin qu’elle injecte peut provoquer une légère fièvre. Le premier jour, elle a bien dû me mordre une dizaine de fois mais ce n’est pas plus douloureux que les griffes ou les petites dents d’un jeune chat. Le type du pub m’avait prévenue …
- « Elle doit s’habituer à votre odeur. Injectez-vous ce sérum antiaranéique et reposez-vous pendant deux à trois jours. Mais, à l’avenir, ne soyez pas surprise si elle vous mord par mégarde, c’est un animal très sensible et le moindre mouvement brusque l’incite à se protéger. Quant au venin, votre organisme fabriquera lui-même l’anti-corps et vous serez très vite immunisée ».

Et voilà comment naquit une bien curieuse complicité entre ma soeur et une grosse araignée tropicale. Vision d’horreur ou de fascination, Sylphride, tenue en laisse, passe le plus clair de son temps sur les épaules d’Annie. Un ruban de soie entoure l’abdomen de l’araignée ainsi que le cou d’Annie et une chaînette en or relie les deux. Si bien que la bestiole peut se balader à sa guise sur Annie, tantôt dans son cou, sur sa tête, sautant d’une épaule à l’autre et se camouflant dans son chemisier dès qu’un client s’approche. Finalement, cet animal de mauvaise réputation nous devint très vite sympathique. Je n’aurais jamais imaginé qu’une araignée, soi-disant mortelle, puisse être aussi joueuse. Les repas de la princesse Arachné font l’objet de tout un rituel. Un vivarium imposant est installé dans la chambre d’Annie. Deux compartiments, où grouillent mouches et criquets, sont juxtaposés à la salle de torture. J’ai surnommé ainsi le territoire de l’araignée, décor naturel miniaturisé, car, quand les grandes faims se font sentir, Annie n’hésite pas à sacrifier, vivantes, de malheureuses petites grenouilles qui périront transpercées, paralysées et vidées de leur substance entre les chélicères du monstre sacré.

Bref, Annie ne se sépare jamais de sa bestiole sauf, bien sûr, la nuit et, pour les raisons sinistres que je viens d’évoquer, pendant les repas. Quant à la clientèle du bar, elle change de jour en jour et nous héritons de tous les tordus du coin. Malgré le refus catégorique de maman, Annie monte avec certains clients, les plus pervers et les plus riches, car elle se vend très cher et exige que son adorable compagne soit toujours de la fête. Son copain deal et elle concluent même un marché : réussir à se faire Annie relève du défi et beaucoup n’hésitent pas à se doper pour parvenir à bander en présence d’une araignée de cette taille.ollé !

En moins d’un mois, maman triple son chiffre d’affaires et la sale bête devient notre mascotte. L’ambiance est malsaine, Annie de plus en plus vorace. C’est la grande décadence, la débauche poussée à son paroxysme et personne ne s’en plaint. Mais un malin petit ange devait veiller sur nous car un incident fâcheux stoppa net la machine infernale.
Un maniaque, qu’aucune femelle ne parvenait à émouvoir, monte un soir avec Annie. Je me souviens avoir eu un méchant pressentiment quand la porte s’est refermée …
- « !!! Ah ! Non ! Pas de ça ici, tu t’es gouré d’adresse mon vieux ! Tu ranges ta lame s’il-te-plait ! »
- « Ta bouche, pétasse, ou je découpe les pattes de ton joujou ! »
- « OK ! … qu’est-ce que tu veux ? »
- « Enlève ta culotte ! … Voilà, écarte bien … Hum ! ce doit être délicieux tout ça ! Que mange-t-elle habituellement ton araignée ? »
Mais Annie a tout juste le temps de comprendre. La lame glacée du couteau glisse sous son menton et tranche le ruban de soie qui maintient Sylphride attachée …
- « Sais-tu que moi aussi, j’adore les araignées ? Et comme vous êtes jolies toutes les deux, je désire vous voir jouir ensemble ! »
Et, tout en maintenant son couteau sur la gorge d’Annie, le type saisit Sylphride et la pose à l’endroit tant convoité. Très surprise de se trouver là, notre mascotte reste un moment immobile puis, ravie de ce nouveau territoire, chaud, humide et insolite, elle entreprend la construction d’une toile. Le type s’est levé, s’en est trop, une autre lame tarde à sortir de son étui. Ce spectacle l’émeut profondément. Le visage d’Annie, horrifié et en larmes, l’araignée qui semble butiner … et l’érection tant attendue montre enfin le bout de son nez. Profitant de cet interlude, Annie a la présence d’esprit de se relever. Le type, tout occupé à son dur labeur, a lâché son couteau, fermé les yeux et, avant qu’il ne succombe sous le choc d’une éjaculation, Annie lui assaine un grand coup sur la tête avec le troisième volume de « Médecine pour tous ». Quand le monsieur revient à lui, il est ligoté sur le lit, les mains encore pleines de son lourd trésor. Annie jubile, juste retour des choses …
- « Mon araignée vient de me faire une confidence : elle ne raffole pas de fruits de mer mais, par contre, elle est très friande de ris de veau »
Nous avons vu le type repartir, fou de rage et de douleur, les mains crispées sous son imper.

Quelques minutes plus tard, Annie redescend, l’air hagard, complètement désappointée …
- « Je ne baise plus ! Terminée la rigolade … ainsi en a décidé Sylphride »
Maman lui demande, inquiète …
- « Que s’est-t-il passé avec ce type ? »
- « Cet andouille a préféré les services de Sylphride »
Et elle est prise d’un fou rire nerveux suivi d’une estouffade de sanglots. Entre deux cris, elle parvient quand même à articuler …
- « Sylphride m’a tricoté une ceinture de chasteté ! »
Et comme je m’inquiète du sort actuel de la mascotte, Annie se calme enfin et réfléchit …
- « … euh … oui … finalement je l’ai couchée, je la trouve un peu trop excitée en ce moment ! »

Et comme un malheur n’arrive jamais seul, trois jours plus tard, la police, alertée par on ne sait quelles rumeurs, entreprend une descente aux enfers du libertinage. De graves accusations pèsent sur nous : prostitution, trafic de drogues et … sévices sexuels par l’entremise d’animaux sauvages. J’ai un peu honte de vous avouer l’odieux mensonge de maman, mais il faut bien dire que ce jour là nous étions sidérées par son culot …
- « Inspecteur, je comprends fort bien votre démarche ainsi que vos présomptions quant au premier délit. Mais la drogue et les pratiques sado-masochistes, vous ne trouvez pas ça un peu gros ? »
- « Oh ! vous savez, chère Madame, c’est très fréquent ce genre de commerce multiple … et cet endroit, très coquet d’ailleurs, me semble assez propice aux voluptés en tous genres ! »
- « Inspecteur, je crois que vous surestimez mon établissement et j’ai bien peur qu’un client mécontent n’ait pris ses désirs pour des réalités et ne soit venu vous raconter tout ça, histoire de calmer ses fantasmes »
- « Et bien, prouvez-le moi ! »
- « Très bien ! je vais essayé d’être brève et précise. Premièrement, mes employées ne sont pas des prostituées. Elles exercent le métier d’hôtesses, d’entraîneuses, si vous préférez un langage plus clair. Il arrive parfois que les choses aillent plus loin et si une hôtesse accompagne un client au lit, elle le fait pour le plaisir et gratuitement »
- « Oui, bien sûr … vous faites en quelque sorte office d’agence matrimoniale qui emploierait du personnel intérimaire ! »
- « Vous êtes charmant, inspecteur ! mais ce que font mes filles en dehors de mon établissement ne me regarde pas et n’est plus sous ma responsabilité. Elles sont majeures et pleines de vie »
L’inspecteur sourit d’un air narquois, il n’est pas dupe, mais faute de preuves …
- « OK ! OK ! Ce chapitre est clos. Parlez-moi plutôt de la drogue … »
Le ton a changé, ça devient plus sérieux et, tout en avalant, discrètement, mon troisième whisky, je tremble de partout et me demande comment maman va s’en tirer …
- « Nous avons une clientèle assez jeune, pas toujours très amatrice de champagne et, je suis peut-être vieux jeu, mais je ne supporte pas de voir circuler ces maudits joints sous mon toit. J’ai souvent dû faire le gendarme. Mon intolérance a dû déplaire ! »
L’inspecteur n’a pas l’air content. Pourtant maman est sincère. Elle ne voulait pas la came, mais elle a cédé à cause d’Annie. Et voilà l’inspecteur qui s’énerve …
- « N’en faites pas tant, Madame, je vous en prie ! C’est très mignon votre histoire de fumette et de fessées mais votre clientèle n’est pas exclusivement composée de teenagers, que je sache ! Il y a de grandes personnes qui se droguent, vous savez ! Bon, trêve de plaisanterie, vous fouillez tous vos clients pour être aussi sûre de vous ? »
J’appréhende la suite …
- « Ecoutez, inspecteur, c’est très grave ce que vous me dites là et je dois vous avouer que vous me faites peur. Non, effectivement, je ne connais pas le milieu des stupéfiants. Mais pourquoi ne feriez-vous pas surveiller, pendant quelques temps, et surtout le plus discrètement du monde, les allées et venues des personnes qui vous paraissent louches ? Je serais rassurée ! »
Trop tard ! la gorgée de whisky qui venait juste de se coincer en travers de ma gorge et que je tentais en vain de retenir, jaillit de ma bouche, tel un aveu.
L’inspecteur regarde maman, j’oserais dire, presque méchamment …
- « Vous avez de bonnes idées Madame. Soyez rassurée, nous n’allons pas vous abandonner à votre triste sort. Bon, et bien, je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps … Ah, oui ! un dernier détail … on m’a parlé de raffinements sexuels un peu … douloureux … »
L’inspecteur enfile ses gants et fait le tour du bar en effleurant chaque plante verte avec son journal …
- « Vos bêtes féroces, elles piquent ou elles étouffent ? Non, parce que je vois bien que le fouet et la guêpière ne sont pas votre genre ! A bientôt chère Madame … Mesdemoiselles ! »
L’inspecteur va partir, il est sur le pas de la porte … mais non, il se retourne et me regarde …
- « Vous ne devriez pas boire autant Mademoiselle, vous allez gâter votre beauté ! »
Et l’inspecteur s’en va.

Annie, qui était restée planquée sous l’escalier avec Sylphride, revient au bar, pliée en quatre …
- « Maman, tu as été géniale ! »
- « Je sais, je sais, mais un bol pareil ne me paraît pas très catholique. Tu m’inquiètes vraiment Annie, tu sais. En tout cas, tu aurais pu prévenir ta frangine, ça lui aurait évité de vider la bouteille de Chivas ! »

Et oui, il existe parfois des hasards troublants, des coups de chance, plus habituellement réservés aux cocus. L’incident avec Sylphride a quelque peu refroidi tout le monde. La plupart des filles refuse de monter, les quelques clients qui ont assisté à la scène nous boudent et, pour conclure, Annie, par caprice ou par intuition, remercie, la veille, son copain deal sous prétexte qu’il coupe sa marchandise au henné et au mir laine. Ce qui est faux, mais au moins nous sommes tranquilles, il ne reviendra pas de sitôt, question d’amour-propre. Si bien que l’inspecteur ne risquait pas de trouver le moindre indice. D’autant que lors de sa visite, pourtant nocturne, seulement trois personnes occupent le bar : Josy et Viviane qui jouent au scrabble et un client de passage qui rêvasse, accoudé au comptoir. Je comprends mieux maintenant la sérénité et le tac-au-tac de maman. Enfin, il était grand temps que toute cette mascarade s’arrête.
Et puis le temps passe. Le love-trafic reprend, mais cette fois, à l’extérieur. Maman avait très vite transformé les chambres en entrepôt. Quant à Sylphride, elle finira ses jours dans le grenier d’Héloïse.

suite …

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