Blog féminin pour être belle et bien… là !

3. Visite normande

Je n’ai jamais vu autant de vert en si peu de temps. D’abord, la campagne normande, au printemps, c’est de la chlorophylle en ruban … Et puis la maison de la tante … alors là … impressionnant ! C’est un gros cube tout vert, un camaïeu de verts. Entre les murs, vert d’eau, les volets, vert émeraude, la vigne vierge qui s’enroule partout et la mini-forêt de sapins tout autour, on est soulagés d’entrevoir un bout de ciel bleu. Les jours de pluie, je me déguiserais en grenouille, histoire de m’intégrer au décor ! Et rien n’est rationnel dans l’architecture. Il n’y a pas deux fenêtres qui se ressemblent … un vrai puzzle ! Il y en a des rondes, des carrées, des triangulaires, posées un peu partout, au hasard, sur la façade. Le toit est plat, avec de grosses boules aux quatre coins et, sur les rebords, des mâchicoulis assez hauts pour dissimuler des canons. Je suppose que la maison existait à l’époque des Vikings …
- « Vincent, le pont-levis … il est de l’autre côté ? »
Depuis cinq bonnes minutes, Vincent m’observe, le sourire en coin …
- « Mon oncle était du genre « savant fou ». Il était le jardinier attitré du bourg et c’est lui qui a dessiné et construit Manoriva. Mais on y va ? Ma tante va se demander ce qu’on fait à rester là dans la voiture ».

Et nous franchissons la grille (qui grince !), nous traversons la forêt de sapins (d’où je m’attends à voir surgir un loup !), la porte d’entrée se trouve sur le côté, en haut d’un escalier en fer à cheval et … la propriétaire des lieux apparait … Des cheveux de neige, deux petits yeux bleus glacier, un nez pointu et des lèvres minces … la boucle est bouclée : je suis Janie au pays des sorciers !
- « … Ah ! Vincent, mon petit bonhomme … comment vas-tu ? »
- « Bien, ma tante, très bien. Mais tu es radieuse ! Je te présente Janie, ma fiancée.
- « Janie, soyez la bienvenue … »
Elle doit être une gentille sorcière, car je ressens très vite une vive sympathie pour cette dame qui, malgré son grand âge, porte avec la plus parfaite élégance, un jean et un col roulé. Sa voix est chaude et grave, un rien masculine et elle me décoche un sourire qui désarmerait les plus malicieux.
- « Mais entrez, mes enfants, entrez ! Tous vos bagages sont là ? »
L’intérieur de la maison est assez fidèle au reste. Le hall est étroit. Un escalier en colimaçon, vertigineux, grimpe jusqu’au toit et rien ne semble délimiter les étages, c’est inquiétant ! Le séjour me plaît beaucoup, la décoration est à la fois chaude et austère. Des tentures, des tableaux, des guéridons dans tous les coins, des tonnes de bouquins. Tous les meubles sont de style espagnol et une gigantesque cheminée de pierre domine la pièce.
- « Vous prendrez bien un petit remontant ? Du Calvados de la ferme … »
Vincent s’est approché de moi …
- « Alors, Janie, tu te plais ici ? Comment trouves-tu tante Héloïse ? »
Et je lui donne un gros baiser en guide de réponse. Je ne peux quand même pas lui avouer que je déteste le vert.

Quelques temps plus tard …

J’ai peur. Je fais la forte, je ne dis rien à personne mais j’ai très peur. Depuis notre arrivée, je suis victime d’étranges sensations, voire même d’hallucinations. J’ai emmené mon roman avec moi, je n’aurais peut-être pas dû. Si mes personnages, soudain, sortaient du papier et se mettaient à bouger ! A vivre ! Je n’ose pas en parler à Vincent. Quant à tante Héloïse ? … Oh ! Mais oui, au fait, tante Héloïse ! Et si j’avais malencontreusement contacté l’esprit d’un de ses anciens malades ? Bon, on se calme. Il doit bien y avoir une explication rationnelle à tout ça.
Récapitulons : L’objet du délit, en fait, est cette fameuse mygale.
Tante Héloïse est une bien curieuse personne quand même. Certains font empailler leur chat défunt – c’est déjà d’un goût fort douteux ! Mais de là à conserver, sous verre, une araignée qui fût, parait-il, apprivoisée ? Drôle de psy cette Héloïse ! Et ce charmant tableau orne le grand mur blanc du couloir qui relie notre chambre à la salle de bain.
Le soir de notre arrivée, nous terminons la visite de cette mystérieuse demeure par notre nid d’amour. Je tombe sur la demoiselle arachnide (elle s’appelait Sylphride !), je l’observe un bon moment – Vincent était tout aussi effrayé que moi – puis je me rends aux toilettes. Et là, devant le miroir, je reste pétrifiée, sans voix. Ce jour là, exceptionnellement pour le voyage, car il faisait très chaud, mes cheveux sont tirés en arrière avec un petit ruban et je porte, comme d’habitude, mes créoles. Or, l’image que venait de me refléter, quelques minutes avant, le verre du cadre de l’araignée, avait les cheveux défaits et de grosses boucles d’oreilles rondes. Je bondis, hors de moi, dans le couloir, mais mon reflet dans le tableau est normal, c’est bien moi, Janie. De grosses gouttes de sueur me coulent allégrement le long du dos et je reste enfermée dans la chambre jusqu’à l’heure du dîner.
Vincent m’a beaucoup chahutée ce soir-là, avec des caresses « exotiques » et des fous rires. J’ai mis ça sur le compte de la fatigue et je me suis endormie rassurée.

Tante Héloïse ne se parfume pas. La maison dégage une bonne odeur de bois, de livres, bref de multiples senteurs poussiéreuses mais pas de parfum féminin aussi capiteux qu’Opium d’Yves St Laurent, ça j’en suis sûre. Alors pourquoi, ce matin-là, en sortant de la chambre, une effluve d’Opium a envahi sauvagement mes narines ? Ce fût très plaisant, j’aime beaucoup ce parfum, mais cela reste un mystère car aucune femme n’est venue jusqu’à notre chambre. Encore un coup de « spider-woman » ?
Le lendemain matin, je décide d’enquêter. Je me lève très tôt et, sans réveiller Vincent, sors rendre visite à « Sylphride ». Mais, oh ! surprise ! La bestiole s’est envolée, le cadre est vide. Je suppose que tante Héloïse l’a décrochée pour lui faire un brin de toilette et je me recouche un peu déçue.
La réaction de tante Héloïse m’a beaucoup étonnée. Manifestement, ce n’est pas elle qui a enlevé l’araignée et je suis au bord des larmes quand elle redescend, avec Vincent encore tout endormi, pour m’annoncer que sa « peluche » est toujours à sa place.

Tante Héloïse est une femme épatante. Elle nous a reçus chaleureusement et elle adore Vincent. Nous passons d’agréables moments tous les trois. Elle aborde tous les sujets avec passion et humour et son passé de psychiatre n’a pas fini de nous étonner. Mais depuis cet incident, son attitude à mon égard a changé. Elle est troublée. Par moment, elle me fixe intensément puis, soudain, me raconte quelque chose de parfaitement anodin, rapidement et de façon volubile comme pour éviter que le moindre silence ne s’installe. L’atmosphère est tendue. Vincent ne comprend pas, ça le rend triste, il m’a proposé d’écourter notre séjour mais ma nature fantasque m’impose de rester et j’irai jusqu’au bout de ce mystère.

Vincent s’en mêle …

- « Dis-moi ma tante, que ce passe-t-il avec Janie ? Vous vous êtes disputées ou quoi ? Depuis quelque temps elle est bizarre, nerveuse, agitée, elle sursaute au moindre bruit et se balade presque toutes les nuits dans le jardin ! »
Ma chère tante perdrait-elle son légendaire sang-froid pour m’avoir répondu, presque agressive …
- « Mais, je ne sais pas mon garçon, demande le lui ! »
Et oui, bien sûr. Mais c’est déjà fait et Janie prétexte que le climat la rend un peu nerveuse, elle refuse même de partir comme je lui ai proposé. Non, vraiment, la situation devient insupportable. Tante Héloïse et Janie se sont liées d’amitié très vite. Alors pourquoi, brusquement, n’échangent-elles que des banalités, osant à peine se regarder ? … Il y a bien cette histoire de grenier … Mais pourquoi Janie voudrait-elle un grenier à cette maison qui n’a même pas de toit, et pourquoi ma tante s’est-elle tant offusquée de cette question ? Elles sont tarées toutes les deux ou quoi ? Il faut que Janie m’explique ou je vais faire un malheur !

Et non, mon petit Vincent, je ne peux encore rien te dire mais je suis sur une piste. Je l’ai vue cette sacrée Héloïse, grimper sur le toit tout plat de cette foutue maison et disparaître par une trappe. Il y aurait donc un faux grenier, juxtaposé à notre chambre ? En tout cas, aucune issue n’est visible de l’intérieur et apparemment cette trappe n’est pas verrouillée, Héloïse y est entrée sans clefs. Quelle bonne planque cet arbre ! Pourvu que Vincent ne se soit pas réveillé. J’ai glissé mon traversin dans le lit à ma place et comme je dors toujours la tête sous les draps, la tante n’y a vu que du feu. Car la vieille chipie, ça fait plusieurs nuits qu’elle vient nous épier. Elle a dû s’apercevoir de mes virées nocturnes dans le jardin. Alors, comme ça, elle cacherait quelqu’un ou quelque chose dans un grenier secret ? C’est bon, attendons demain.

Je viens de croiser Janie dans l’escalier et elle me saute au cou …
- « Vincent chéri, c’était super cette nuit, tu sais, à toi le climat réussi bien dis donc ! Oh ! Et surtout quand tu m’as … »
Je lui coupe la parole, excédé …
- « Janie ! Je ne t’ai pas touchée cette nuit ! Tu as dormi sur le bac, là, dans le jardin ! »
Ouf ! Elle craque ! De gros sanglots de petite fille ! Et elle me raconte tout : l’araignée, le parfum, le trouble d’Héloïse et je la crois. Mais nous allons partir et vite. Cette maison m’inquiète et ma chère tante est vieille, certainement un peu dérangée avec tous les cinglés qu’elle a côtoyés dans sa vie et qui sait si elle n’a pas, pour tromper sa solitude, joué un peu avec les démons ? La magie noire se pratique encore dans les campagnes. J’ai honte de mes pensées envers ma tante. Je suis torturé, coupé en deux. D’un côté, les bons souvenirs de mes vacances d’enfant dans cette maison, de l’autre, Janie, cette super nana que je vais épouser. Janie est saine d’esprit, un peu tordue parfois mais tout à fait équilibrée. Alors que vingt ans me séparent de mon enfance et de cette tante.
- « Janie, nous partons demain matin ! » Cette fois, elle ne m’oppose aucune résistance.

Et voilà ! Vincent fait sa valise, c’est trop bête ! Je ne vais quand même pas renoncer maintenant, si près du but. Mais je me sens en danger, comme manipulée. Cette nuit, je n’ai pas dormi dehors et Vincent m’a réellement fait l’amour. Alors, serait-il, lui aussi, atteint des mêmes troubles que moi ? Je dois agir cette nuit même car nous partons au petit matin. Le plan : une bonne dose de somnifères dans l’infusion de tatie et j’emmène Vincent avec moi visiter ce fameux grenier.

- « Janie ! Non, arrête ! Laisse tomber tout ça ! C’est dangereux, on ne sait pas ce qu’on va trouver là-haut ? »
Il a peur mon petit chat ? Normal, moi aussi j’ai une trouille monumentale, mais la curiosité est la plus forte. J’ai jeté un p’tit coup d’œil à tatie : c’est bon, elle est dans les bras de Morphée au moins jusqu’à midi. Oh non ! C’est pas vrai ! Le cellier où se trouve l’échelle est fermé.
- « Vincent, il faut trouver les clefs, je suis sûre que ta tante les planque dans sa chambre ! »
- « Il est hors de question d’aller fouiller dans sa chambre. Attend … on va bien trouver une solution ! »
Et je la trouve. Notre chambre se trouve juste sous le toit. Le rebord de la fenêtre est très large et bien plat, un escabeau tiendra sans problème. Nous trouvons l’escabeau et Janie me roule le patin le plus passionné de toute l’histoire du cinéma.

Senteurs opiacées, lumière blanche filtrée par un voile, musique mystique. Voilà ce que nous découvrons derrière la trappe et un petit escalier …
- « Vous voulez un coca ? »
Nous murmure une voix suave d’appartenance féminine.
Vincent franchit le premier ce voile opaque si mystérieux et nous nous agrippons l’un à l’autre pour tenter de discerner le rêve de la réalité. Décor insolite : une pièce toute blanche, lumineuse, au sol, une multitude de petits coffres en bois montés sur roulettes et dans un coin, assise en tailleur sur un frigo, une jeune femme qui nous sourit et nous souhaite la bienvenue …
- « Vincent ! Ne tremble pas comme ça ! Ne ressens-tu pas cette atmosphère chaude et captivante ? »
Non, il est très mal Vincent, sa main est glacée. La jeune femme s’approche et nous offre deux coupes de coca …
- « Une mariée futuriste ! »
Voilà ce que Vincent, froidement et comme pour exorciser sa peur, lui adresse comme remerciement. Elle éclate de rire et se met à danser, une danse fluide avec des connotations très « jazz ».
Moulée dans une combinaison de cuir noir, une mèche blonde s’échappant d’un voile, elle semble sortir tout droit d’une BD …
- « Je m’appelle Zgarcie, je ne suis pas méchante, simplement depuis que Sylphride est partie, je m’ennuie … »
Bon, pas terrible comme début et Vincent est d’une délicatesse …
- « Elle est bargeot ! Viens, Janie, on s’tire ! »
La demoiselle a cessé de danser, a relevé son voile pour nous saluer de façon très chevaleresque …
- « Janie, j’espère te revoir bientôt. Quant à toi, Vincent, tu as toute ma sympathie mais tu peux m’éviter, je ne t’en tiendrais pas rigueur ! »
Il n’en fallait pas plus pour faire fuir Vincent. Je resterais bien, cette fille me fascine. Mais Vincent me saisit le bras et m’entraîne au-dehors.

Le lendemain matin …

- « Vincent … j’t'aime ! »
Un soleil magnifique est entré dans la chambre et je suis blottie tout contre Vincent. Je me sens étrangement bien, chaude et sereine.
- « Dis, Janie, on a fait le même rêve ? … Mais que tu es câline ce matin ! »
C’est vrai, je ne cesse de le caresser et j’ai une envie démente de faire l’amour. Vincent, lui, pas tellement …
- « Elle s’appelle comment déjà, la cinglée là-haut ? »
Il est loin d’être aussi serein que moi …
- « Zgarcie … mais chut ! Elle nous écoute peut-être, ne dis pas de conneries ! »
Et pour conclure ce réveil pourtant si prometteur, Vincent se lève avec la ferme intention d’aller questionner tante Héloïse sur le cas «  »Zgarcie ».

Quant à moi, je suis incapable de me lever. Je suis comme engourdie, lascive, telle une chatte. J’ai envie de prendre un bain. C’est curieux, en principe le matin, je préfère une bonne douche tiède, bien tonique. Et bien non ! Et ce matin là, enveloppée dans une mousse parfumée à la cannelle, je me suis endormie et j’ai fait le rêve le plus débile et le plus précis de toute mon existence :

Je suis avec mon amie Pamela dans un salon de thé parisien très chic. Il y a un paradoxe vestimentaire entre nous. Moi, je suis classique, très sage : jupe plissée, chemisier-petit col fermé. Pamela, par contre, fait dans le style « voyou femelle » : jean déchiré, perfecto et maquillage vulgaire. Et nous nous goinfrons de petits gâteaux quand deux garçons plutôt BCBG viennent à notre table et draguent sauvagement Pamela, m’ignorant complètement. Très vexée, je monte aux toilettes. Je trouve sur une tablette un rouge à lèvres très vif. Je m’accroupis devant un psyché pour l’essayer. Soudain, une femme entre et sursaute. Je suis toujours à la même place mais j’ai changé d’apparence : je suis rousse, toute frisée, moulée des épaules aux chevilles dans de la dentelle noire, et je redescends, très digne, dans cette tenue des plus « sexe » au salon. Je m’installe et commande deux religieuses à la menthe, une pour moi et l’autre pour ma mygale apprivoisée, attachée à une chaîne, que je sors délicatement de mon sac.
Pamela passe près de moi dans les bras d’un des deux garçons BCBG.
Ce dernier me dit …
- « Je préfèrerais être mordu par l’araignée que par vous, je mourrais plus vite ! »
Et Pamela se marre !
Un motard, style étalon, très beau et tout cuir, s’assoit à ma table …
- « Si elle dort avec vous la p’tite bête … j’y tiens pas ! »
Et pour finir, j’appelle une serveuse, lui demande un peu d’eau pour ma mygale qui trouve son gâteau trop sucré ».

Lorsque je me réveille, une bonne heure s’est écoulée.
Une poupée rousse flotte dans mon bain et Zgarcie se recoiffe devant la fenêtre en chantonnant.

Révélations …

- « Bonjour mon garçon, tu as bien dormi ? Assied-toi, je t’attendais pour prendre le petit déjeuner »
Son air est grave, sa démarche lente et tout en dressant la table, elle prend de grandes respirations. Elle sait et je vais savoir …
- « Ma tante, s’il-te-plait, attendons Janie ? »
Mais elle nous sert le café sans répondre, croque son toast et enfin, se tourne vers moi …
- « Janie ne descendra pas tout de suite »
Je me lève pour l’appeler mais ma tante me saisit le bras …
- « Laisse-la et écoute moi. Les révélations que je vais te faire ne lui seraient d’aucune utilité. Elle découvrira la vérité toute seule si elle se prend d’amitié pour Zgarcie. Mais je suis confiante, Janie est douce, compréhensive et de nature curieuse et de toute façon, c’est trop tard, le mal est fait »
Sueurs froides : je suis tétanisé. Je ne comprends rien à tout ça et je n’ai qu’une envie : monter chercher Janie et nous tirer d’ici …
- « Mais de quel mal parles-tu ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Dis, ma tante, explique-moi ! »
Elle me prend la main et me sourit pour me rassurer …
- « Du calme Vincent, tout se passera très bien mais tu ne dois en aucun cas intervenir. Désormais Janie va te paraître un peu bizarre, lointaine, ne la brusque pas. Ce comportement sera passager. Elle est sous l’emprise de Zgarcie et elle risque fort de lui ressembler »
Je hurle de colère …
- « Quoi ! Tu veux dire que ta protégée a ensorcelé ma femme ? Et d’abord, ça veut dire quoi « Zgarcie », hein ? … »
Et elle sourit, tu parles si c’est drôle. J’ai une de ces frousses …
- « Ah ! Vincent … nous ne sommes pas au moyen âge et Zgarcie n’est pas un suppôt de Satan. Ressaisis-toi ! Non, vois-tu, nous sommes en présence d’une affection mentale très complexe, difficile à guérir. Mais Zgarcie n’est absolument pas dangereuse »
C’est bon, je suis un peu rassuré et du coup cette aventure m’intéresse au plus haut point. Psychose ? Dédoublement de la personnalité ?
- « Oui et non »
Me répond ma tante …
- « Avec Zgarcie, je suis sortie des sentiers battus. J’ai remis en question toutes les données psychologiques acquises pour me concentrer sur l’être humain en tant qu’entité. Je l’ai, bien sûr, replacée dans son contexte familial, social, affectif, et puis j’ai découvert que tout ça n’était qu’un décor illusoire, servant de prétexte à tous les troubles de l’esprit difficiles à canaliser et que la solution réside au plus profond de nous. Nous sommes nos propres maîtres. Curieusement, la majeure partie des hommes l’ignore et c’est peut-être mieux ainsi »
Je suis subjugué. Poésie ? Pédagogie ?
- « Et oui, mon garçon, et cette solution s’appelle l’Amour »
J’aurais le dernier mot : Utopie.

- « Ah ! Janie … quand même ! Tu sais qu’il est presque midi ? … ben ! Tu mets du rouge maintenant ? »
Je tente de cacher mon inquiétude …
- « Tu vas bien ? » Elle a l’air parfaitement ahuri …
- « Non ! J’ai mal au cœur … Ah ! Et puis il est trop sucré ce café ! »

Ça commence bien. Mais soyons bon joueur. Janie et moi voulions de l’imprévu ? De l’inédit ? Nous sommes servis ! Et puis elle a toujours rêvé d’avoir une sœur.
Bon, je file. Héloïse m’attend pour déjeuner en ville. Je vais enfin connaître l’histoire de cette intrigante Zgarcie.

- « Je te présente Annie Romain »
Me dit ma tante en me montrant une photo
- « Mais elle est rousse ! »
La demoiselle que j’ai devant les yeux n’a plus du tout la même allure : petit chignon et tenue plutôt classique …
- « Elle n’est pas mal mais je la préfère blonde »
Elle a les yeux qui brillent la tante Héloïse, comme elle a l’air de l’aimer cette fille …
- « Elle est blonde. Mais à l’époque, comme bon nombre de femmes, elle a eu envie de changer de peau, c’est tout. Quand j’ai fait sa connaissance, il y a trois ans, elle était nouvelle dans le quartier et travaillait comme secrétaire dans une agence immobilière qui a fermé depuis. Cas classique : elle venait de vivre une passion dévastatrice avec un homme marié, avait tout quitté brusquement, son milieu, sa famille, ses amis et elle se sentait quelque peu déprimée. D’un naturel plutôt réservé, elle ne parvenait pas à se faire d’amies et, bien sûr, elle fuyait les hommes. Nous étions voisines. Le petit studio qu’elle habitait donne sur la maison et elle passait des heures à la fenêtre à la contempler. Un jour elle s’est approchée, a vu ma plaque et est entrée …
- « Madame, j’adore votre maison ! Je suis en train de la peindre ! »
Un rayon de lune venait d’entrer dans Manoriva.

suite …

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